Vendre ce que l’on ne possède pas : le shorting d’actions en bourse

Le droit de propriété est l’une des valeurs fondamentales d’une société de marché. L’autre valeur libérale (au sens le plus large du terme) est le libre contrat. En croisant les deux, on retrouve tout simplement l’échange marchand : je peux vendre ce que je possède à quelqu’un si nous sommes d’accord sur les termes du contrat. Pourtant, il existe une situation où il est possible de vendre quelque chose qui ne vous appartient pas. Cette vente à découverte (shorting en anglais) a lieu sur un marché très particulier, la bourse.

bourse

La vente à découvert est une méthode pour tirer profit des fibrillations boursières.

Acheter quand c’est bas, vendre quand c’est haut. Même si vous n’avez jamais joué en bourse ou n’êtes pas familier-e de ses mécanismes, vous avez peut être déjà croisé cette règle d’or. Elle résume ce qu’est l’activité boursière même : une spéculation. Pour faire très simple, il est logique d’acheter une action quand son prix semble bas et lorsque vous anticipez que ce prix va augmenter. Si votre prédiction se réalise, vous pourrez revendre votre action et ainsi réaliser une plus-value. Vous empochez la différence entre les deux prix.

Cette activité purement spéculative est très critiquée, à raison, mais remplit tout de même une fonction économique. Le but est de permettre aux entreprises de se financer, sans passer par le crédit. En effet le prêt bancaire implique de se présenter comme une entreprise sûre, qui fera du profit etc. En d’autres termes, la bourse est un système de répartition du risque de financement. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’existe aucun autre système. Encore moins que celui-ci est le meilleur.

vente-normale

L’opération boursière la plus classique : la spéculation à la hausse.

Une des particularités de ce marché est qu’il est très proche du modèle de concurrence pure et parfaite. Surtout en ce qui concerne l’homogénéité des produits, une action de Peugeot est strictement identique à une autre action de Peugeot. Plus largement le prix est à peu près la seule différence entre une action de Peugeot et une action de Renault. Ce qui va permettre l’astuce de la vente à découvert.

Un tour de magie comptable

Supposons que vous anticipez que le prix d’une action va diminuer. Vous pouvez attendre que votre prédiction se réalise et acheter l’action au prix le plus faible, ou bien vous pouvez tirer profit de cette anticipation même. La vente à découverte le permet. Vous allez voir un courtier, qui gère beaucoup de portefeuilles différents, dont certains sont remplis d’actions Peugeot. Mettons que le cours actuel soit de 100€. Plutôt que d’acheter l’action, vous allez la louer au courtier. Vous lui reversez donc des intérêts (le « loyer » de l’action, mettons 10€ pour une semaine). Puis vous vendez l’action pour 100€. C’est comme si vous aviez vendu une voiture de location ! Sauf que.

Maintenant, vous avez une dette envers le courtier. Mais vous ne lui devez pas de l’argent, non, vous lui devez une action de Peugeot. Et comme toutes les actions de Peugeot se ressemblent, il se moque de savoir si vous lui rendez la même action qu’il vous a loué. Donc vous attendez que votre prédiction de baisse du prix se réalise, l’action Peugeot passe à 20€, et vous rachetez une action à 20€. Vous aviez vendu l’action louée pour 100€, vous en rachetez une autre à 20€, vous payez les intérêts de 10€. Bénéfice net : 70€. Ici votre plus-value dépend donc de combien a chuté l’action.

shorting

Le shorting est une technique une spéculation à la baisse.

Précisions au passage que le courtier accepte de vous louer cette action sous deux conditions : 1) que le client à qui appartient vraiment cette action ait accepté ce principe de location en déposant l’action au départ (mais il ne signera pas un papier pour chaque location comme on va le voir plus bas) 2) que vous ayez des garanties de pouvoir rembourser votre dette en action.

Où est le tour de magie comptable que je vous ai promis ? Supposons que le client à qui appartient l’action Peugeot décide de retirer son action du portefeuille du courtier. Soit il veut vendre l’action et récupérer l’argent, soit il veut mettre l’action dans le portefeuille d’un autre courtier ; peu importe, il fait ce qu’il veut de son action. Dans ce cas là, aucun problème, le courtier va lui rendre son action et vous tenir responsable pour l’action d’un autre client. C’est à quelqu’un d’autre que vous devrez rembourser une action. Là encore, c’est parce que toutes les actions se valent que le petit mélange comptable fonctionne. Tant que le courtier a plus de client que de « loueur d’actions » l’ensemble tient.

Le risque d’une perte infinie

Comme toute activité spéculative, la vente à découvert présente des risques. Mais elle est peut être la seule à présenter des risques potentiellement infinis. Reprenons le cas classique, vous achetez bas et vendez haut. Ce que vous risquez, c’est qu’au lieu de grimper, l’action baisse, dans ce cas là si vous vendez vous ne ferez pas de plus-value. Mais vous pouvez très bien décider de conserver l’action en attendant que son prix finisse par monter. Tant que vous n’avez pas vendu, vous n’avez rien perdu, puisque vous possédez une action.

shorting-risque

Les risques de la vente à découvert : une perte potentiellement illimitée.

Avec le shorting vous ne possédez pas une action, vous possédez une dette ! Et si au lieu de baisser, le prix augmente, vous allez devoir acheter une action de remboursement plus cher que l’action louée que vous avez vendu. Si vous aviez vendu l’action Peugeot pour 100€ en espérant en racheter une autre à 50€ plus tard, mais que le cours est monté, vous allez devoir payer 150€ la nouvelle action, voire 200€, voire 500€. Le problème c’est qu’il n’y a virtuellement aucune limite au prix d’une action. Vous risquez donc d’avoir une dette presque infinie, si le prix pour racheter une action pour rembourser votre dette ne cesse de croître. Ce qui n’est pas un sort enviable.

Quel intérêt d’un mécanisme aussi risqué ?

Si vous êtes prêt à courir le risque, et que vous êtes confiant-e dans vos prédictions, voilà un moyen de faire du profit sur une spéculation à la baisse. C’est intéressant pour vous, peut être moins pour l’ensemble de la société. Sauf que toutes les forces classiques de la bourse sont dites « haussières » c’est-à-dire qu’elles ont tout intérêt à la hausse des actions, engendrant parfois des bulles. La vente à découvert agit en quelque sorte comme un contrepoids, une stratégie qui a intérêt à la baisse, une force « baissière ». Après, il est parfaitement défendable de critiquer un contrepoids encore plus risqué que le poids lui-même. Encore plus lorsqu’on parle d’un marché aussi volatil que la bourse.

Il faut rappeler que beaucoup d’anticipations, en bourse particulièrement, sont « auto-réalisatrices ». Si vous anticipez la montée du prix de l’action Renault, vous allez l’acheter. Si tous les autres spéculateurs font la même anticipation, ils achèteront également. Ainsi, la demande d’action Renault sera beaucoup plus forte, ce qui fera monter son prix. Et tout le monde se félicitera d’avoir si bien anticipé le marché. Voilà pourquoi jouer en bourse ressemble au poker ; vous jouez presque plus avec le jeu des autres qu’avec le votre. Dans le cas du shorting, c’est la même chose : vendre l’action louée, à grande échelle, fait baisser son prix, mais racheter l’action, là encore à grande échelle, fait augmenter son prix. Laissons la morale de l’histoire à John Maynard Keynes, grand spéculateur du marché des devises.

On ne peut avoir raison contre le marché, mais on peut avoir raison avant lui.

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