Benoît Hamon : quel débat sur le revenu de base ?

Revenu de base, revenu d’existence, allocation universelle. Si les noms de cette mesure sont multiples c’est que ses modes de mise en œuvre sont très variés. Le principe est que l’État donnerait une certaine somme d’argent à tout le monde sans condition. Bien sûr, les questions immédiates sont: quel montant ? qui est « tout le monde » ? et quel financement ?
Retour sur la mesure principale du programme économique de Benoît Hamon, et les débats qu’elle suscite.

Benoit Hamon Saint Denis CC0

Benoît Hamon parviendra-t-il à “faire battre le cœur de la France” avec son revenu universel ?

750€, c’est la somme que fixe le candidat à la primaire de la Belle Alliance Populaire pour son Revenu Universel d’Existence. Première étape pour lui : la revalorisation du RSA (+10%) et son automaticité pour éviter le non-recours, aujourd’hui très élevé, excellente idée. Deuxième étape : extension des bénéficiaires à toute la classe d’age 18-25 ans. Troisième étape une « grande conférence citoyenne » pour déterminer les modalités, le calendrier etc du passage à l’universalité de la mesure. Après plusieurs hésitations voilà précisément la mesure de Benoît Hamon.

Des critiques simplistes : un ennemi, « l’assistanat »

« L’assistance est un droit, l’assistanat est un piège » Dans cette formule aussi creuse qu’inepte François Fillon résume la très vieille critique de la droite à toute aide d’État. Allocations chômage, salaire minimum, congés payés et syndicats (si on remonte le temps) seraient autant de freins à l’emploi. Dans la vision néo-classique du fameux marché du travail, le chômage s’explique en grande partie par le refus des chômeur-se-s de satisfaire la demande d’emploi des entreprises. Et donc tout aide est perçue comme une désincitation au travail.
Il est d’abord excessivement mensonger d’affirmer qu’il est possible d’avoir un revenu proche du SMIC en ne travaillant pas. Ensuite l’humiliation constante des chômeur-se-s dans certains discours politique est en contradiction avec le contenu même de ces discours qui avancent qu’au fond, la situation des chômeur-se-s est plutôt confortable.
Sur un plan plus philosophique cette accusation de « profiteur-se-s »  laisse à penser que la valeur d’un humain est indexé sur sa capacité productive.

Pour balayer la critique de « l’assistanat », rapidement appliquée au revenu de base, il suffit largement de prendre l’exemple des congés payés. Rendez-vous compte ! Tout-e-s ces employé-e-s payé-e-s à ne pas travailler ! Et ce n’est pas l’Etat qui s’en charge, non, bien pire ! Il force les entreprises à payer leurs propres salarié-e-s à ne rien faire !
Bref, l’économie s’est remise des congés payés, elle devrait pouvoir se remettre du revenu de base, qui est très loin d’atteindre le SMIC même dans ses versions les plus généreuses. C’est que le non travail des un-e-s génère de l’activité pour les autres : tourisme, hôtellerie,  restauration ou plus généralement dans les services.

Des critiques plus constructives : une mesure néo-libérale ?

« Le revenu de base institue un plancher et au dessus de ce plancher c’est le marché qui joue comme il l’entend ». Pour le sociologue de la protection sociale Daniel Zamora (ici dans l’émission Du Grain à moudre) le principe même du revenu de base est contraire à l’esprit de la protection sociale construite depuis 1945. On peut le comprendre en passant par le concept d’imperfection de marché et en parlant des théorèmes d’Arrow-Debreu.

Ces théorèmes au cœur de la théorie économique orthodoxe avancent que tout équilibre de marché en concurrence pure et parfaite est un optimum de Pareto et que tout optimum de Pareto est atteignable par ce marché. Par optimum de Pareto on entend une situation d’équilibre où on ne peut augmenter l’utilité (bien être) d’aucun agent économique sans diminuer celle d’un autre.
Au delà de ces énoncés théoriques, ce qui compte est la conclusion souvent tirée : pour trouver un équilibre évalué comme plus juste, il ne faudrait surtout pas changer les mécanismes du marché mais bien les allocations de départ des agents. C’est un peu le discours sur « l’égalité des chances » : le système économique ne serait pas inégalitaire en soi, le problème viendrait de la mauvaise distribution des cartes au départ. Et c’est dans cette perspective que s’inscrit le revenu de base, justement en modifiant les allocations de départ.

Or le marché présente des imperfections. En particulier ce que les économistes appellent des externalités (positives ou négatives), c’est à dire une modification de l’utilité non comprise dans une transaction. La pollution est l’exemple le plus clair d’externalité négative. Si j’achète une Peugeot, j’augmente mon utilité parce que je peux me déplacer en voiture, j’augmente l’utilité de l’entreprise Peugeot parce que je leur verse de l’argent mais je diminue l’utilité de tout le monde à cause des gaz d’échappement. Ce qui ne fait aucunement partie de ma transaction avec Peugeot.

Enfin le revenu de base ne doit pas masquer que les inégalités ne sont pas uniquement celles des revenus. Elles sont aussi sociales :  le « capital culturel » [Bourdieu], la trajectoire, la classe, l’âge, le genre, la validité, autant d’éléments qui donnent lieu à des discriminations et qui ne relèvent pas des seules inégalités purement économiques. Même si les deux sont liés, et que des inégalités sociales causent des inégalités de revenus (c’est particulièrement frappant avec le genre).

Alors ? Attendons de voir

Voilà pourquoi des figures du néo libéralisme le plus dur soutiennent le revenu de base. C’est le cas de patrons de la Silicon Valley ou, en France, de Gaspard Koenig. Ce qui invite au minimum à la réflexion, sinon à la méfiance. Même si ce n’est pas le projet de Benoît Hamon, certaines forme du revenu de base visent à supprimer purement et simplement tout autre aide sociale de l’État, et remettre en cause la gratuité de beaucoup de services publiques.

Les effets sur la négociation salariale sont ambigus. D’un côté cette nouvelle allocation est un argument à la limitation des augmentations, de l’autre elle est un moyen de limiter (selon sa mise en œuvre) le chantage à la rémunération et, peut être, de faciliter les changements de statuts ou d’emploi.
Benoît Hamon suppose par ailleurs que ce revenu permettra de choisir plus facilement son temps de travail, de pouvoir s’orienter vers un temps partiel. Mais comme le « travailler plus pour gagner plus » c’est croire que l’employé-e n’est pas dans une situation fondamentalement asymétrique avec l’employeur-se.

Ainsi la question pertinente n’est pas comment le financer ? Mais qu’est ce qui risque d’être coupé ? Car après tout si le système de protection sociale est renforcé et pas affaibli, les minima sociaux revalorisés au dessus du seuil de pauvreté et les services publics améliorés et pas détruits, pourquoi pas ? En somme le revenu universel oui, mais surtout pas au détriment de politiques redistributives, contre les imperfections du marché et les inégalités socio-économiques !

Alors, pour faire bonne mesure, il faut souligner que le revenu de base ne pose pas tant la question de la conception du travail que celle du marché.

Advertisements

One thought on “Benoît Hamon : quel débat sur le revenu de base ?

  1. Pingback: Cadrage budgétaire : de qui se moque Manuel Valls ? | L'économie au coin du feu

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s