Le seigneuriage : transformer l’or en plomb

La monnaie est une dette. Plus exactement, c’est la reconnaissance d’une dette, qu’une autorité publique vous doit. Longtemps, cette dette était gagée sur l’or : vous étiez sûr de pouvoir échanger vos espèces contre le métal précieux, ultime valeur refuge.
Nicolas Copernic, plus connu pour ses travaux en astro-physique, avait senti que la valeur de la monnaie dépendait de la « marque du prince » plus que du métal qui la compose. Et il mettait déjà en garde contre l’abus du seigneuriage.

Portrait Of Copernicus

Nicolas Copernic aurait peut être pu être alchimiste : il avait compris comment les Princes transforment l’or en plomb

« Quanquam innumere pestes sunt quibus regna, principatus, et respublice decrescere solent, hæc tamen quatuor (meo judicio) potissime sunt: discordia, mortalitas, terre sterilitas et monete vilitas. »

Nicolas Copernic débute ainsi son Traité sur la frappe de la monnaie de 1526 : « Parmi la multitude des fléaux qui causent la décadence des royaumes,  des principautés et des républiques, les quatre suivants sont (selon moi) les plus puissants : la discorde, la mortalité, la stérilité de la terre et l’avilissement de la monnaie. » Voilà ce à quoi pourrait ressembler la pré-science économique avant Adam Smith. Ce phénomène est connu sous le nom de seigneuriage. C’est le bénéfice tiré du privilège de battre monnaie. Comme on l’a évoqué plus haut la valeur de la marque sur la pièce (valeur nominale) n’est pas forcément identique à la valeur du métal nécessaire à sa fabrication (valeur intrinsèque). Les princes, et plus tard les États, ont profité de cette situation pour enlever une part de l’or dans les pièces, qui conservaient la même marque de valeur. C’est ce seigneuriage abusif que Copernic dénonce comme un avilissement de la monnaie. On parle aussi de seigneuriage de la dette quand le détournement des métaux précieux prévus pour les pièces de monnaies sert à rembourser les emprunts publics. Bien entendu,  cette astuce bien pratique pour les institutions publiques ou les dirigeants ne va pas sans problème. Surtout, on va le voir, dans un contexte d’asymétrie d’information.

« La mauvaise monnaie chasse la bonne. »

Une trentaine d’année après Copernic, un financier et marchand anglais formalise les conséquences du seigneuriage, dont d’autres avaient eu l’intuition comme Nicolas Oresme, qui commentait Aristote au XIVe siècle, ou même Aristophane, dans l’Antiquité grecque. Thomas Gresham va donner son nom à cette loi économique : « La mauvaise monnaie chasse la bonne ».

Supposons deux catégories d’agents économiques, la première regroupe les personnes capables de différencier la monnaie pure de la monnaie tronquée, la seconde incapable de faire cette distinction.  Cette seconde catégorie, par ailleurs majoritaire, lorsqu’elle a vent du seigneuriage, n’accepte plus du tout des pièces de l’ancienne valeur, que la pièce soit « bonne » ou « mauvaise ». En réaction, ceux qui ont les compétences pour distinguer les deux pièces en circulation refusent tout simplement d’utiliser les anciennes pièces et  les conservent chez eux.

Prenons un exemple. Alaric est meunier, Bertille est boulangère. Alaric ne s’y connait pas suffisamment pour distinguer les deux types de pièces en circulation, Bertille si. Nous comptons en Louis d’or, et le roi Louis au pouvoir décide de récupérer 10% d’or sur la toute dernière frappe de monnaie. Désormais, il faut donc 11 pièces pour avoir la même quantité d’or que 10 pièces auparavant.
Alaric sait que le roi a battu une monnaie plus faible, mais ne sachant pas distinguer les deux, on pourrait lui faire croire que la pièce qu’on lui donne est bonne, que c’est une ancienne pièce, alors que c’est une nouvelle, plus faible. Rationnellement, ayant tout à perdre et rien à gagner, il ne prend pas le risque, et agit comme si toutes les pièces avaient la nouvelle valeur intrinsèque. Ses 10 sacs de farine ne se vendent plus 10 pièces d’or, mais 11.
De son côté Bertille voit bien que le prix est passé à 11 pièces d’or, et comme elle sait trier le bon grain de l’ivraie (#MétaphoreFilée), hors de question qu’elle donne ne serait-ce qu’une seule bonne pièce pour payer. Elle va donc mettre de côté toutes les anciennes pièces qu’elle possède ou qu’elle reçoit. De plus, en donnant 11 nouvelles pièces plus faibles, le prix absolu n’a pas changé pour elle, ni d’ailleurs pour le meunier. Pourtant, dans le processus, la mauvaise monnaie a chassé la bonne.

Le seigneuriage aujourd’hui plus difficile

Premier obstacle au seigneuriage abusif : la valeur intrinsèque des pièces n’a plus guère de sens. Avec la fin des accords de Bretton-Woods, toutes les monnaies ne sont plus fixées par rapport au dollar. Le change est possible, mais sur un marché privé, plus ou moins régulé, de plus le dollar n’est plus gagé sur l’or.
L’euro, par exemple, n’est plus du tout une monnaie métallique. Ce qu’on appelle les contreparties de la monnaie, et qui étaient auparavant simplement l’or détenu par la banque centrale, sont maintenant de diverse nature, avec notamment des titres obligataires, des dettes d’État. La valeur intrinsèque a d’autant moins de sens que les billets, les chèques et même les cartes bleues font que les pièces ne sont plus du tout le seul moyen de payement relativement liquide.

Surtout, c’est l’indépendance des banques centrales qui a rendu impossible les niveaux de seigneuriages pratiqués auparavant. La Banque de France, qui reste une institution publique, ne peut plus prêter au Trésor Public depuis 1993. Avec l’arrivée de l’euro et de la Banque Centrale Européenne, la banque centrale est encore plus indépendante puisque appartenant à un ensemble plus vaste qu’un État. On l’a vu sous la présidence de Mario Draghi, la BCE a mené des politiques monétaires keynésiennes, ce qui n’a pas vraiment ravi l’Allemagne.

Certains programmes économiques présentent pourtant l’interdiction de la banque centrale de prêter au Trésor Public comme un carcan dont il faudrait la libérer. Ce sont souvent les mêmes qui exigent une sortie de l’euro. En France, c’est le cas du FN (position 6), qui ferait mieux de relire Copernic.

 

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